Maurice Nadeau, éditeur génial et désargenté, mort à la tâche à 102 ans

Il a gardé jusqu’au bout de sa longue vie son air de loubard au cœur tendre, avec son blouson de cuir noir, sa moustache bien tondue et cette manière de causer qu’il s’amusait à rendre gouailleuse. Ne pas faire bourgeois, c’était comme un dernier reste de ses utopies ouvriéristes. Maurice Nadeau, l’un des éditeurs les plus géniaux de tous les temps, est mort le 16 juin chez lui, à Paris, à l’âge de 102 ans. “C’est quand même curieux de mourir à petit feu”, disait-il avec le sourire, alors qu’il employait ses toutes dernières forces à sauver de la faillite La Quinzaine littéraire, qu’il avait fondée en 1966.

Maurice Nadeau

Il se promenait dans les livres et dans l’émerveillement des nouveaux talents avec la même légèreté que dans le jardin du Luxembourg, où il aimait flâner aux côtés de son amie et assistante de presque toujours, Anne Sarraute. A la mort de celle-ci, en 2008, il nous avait juste dit : “Subir ça à 97 ans, mince ! J’en ai pris un vieux coup.” Et s’était réfugié dans le travail, de plus belle.

Jusqu’au bout, il animait les comités de rédaction de sa revue illustre et artisanale, La Quinzaine littéraire, écoutant les choix de ses collaborateurs, obtempérant en plissant le nez quand un livre ne lui plaisait pas, gardant quelques tendresses pour ceux qui flattaient ses vieux penchants trotskystes, n’en faisant qu’à sa tête pour composer les pages et rédiger son “journal en public”, où il rendait compte avec une désinvolture perspicace de ses lectures, de ses réflexions et de ses humeurs du moment. Fidèle au poste, chaque quinzaine depuis 1966…

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(Le Monde, 17.06.2013)

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